Vous finirez en pyjama bleu en position du fœtus au fond d’une cellule.

Vous aurez perdu la mémoire du pourquoi ? Tout juste garderez-vous le vague souvenir d’une sirène de pompier à vive allure, une arrivée affolée d’infirmières se jetant sur votre corps pour l’embrocher d’aiguilles sanglantes, de fils électriques pendants et d’un monstre respirant à votre place.
Avant ? Vous ne savez pas? À part, une grande claque dans la gueule vous rappelant Boris Vian.
Tout utile que vous êtes là prostré au fond d’une pièce qui vous permet à peine de tendre vos jambes. Vos bras sont engourdis, pas moyen de les ouvrir, votre pyjama est ficelé et retient vos membres à votre corps. Vous ne disposez qu’en seule liberté le souffle de vos poumons s’échappant de votre bouche, asséchée, assoiffée.
La porte s’ouvre brutalement, des hommes en blanc vous prennent sous les bras, vous traînent dans un large couloir d’hôpital, au milieu d’autres spectres en pyjama bleu. On vous pose sur une chaise devant un bureau sur lequel un panneau est écrit psychiatre. Un homme à lunette scrute son ordinateur sans vous regarder. Vous recevez une piqûre dans l’épaule, on vous débarrasse de la camisole. Ah, ça va mieux.
Une femme revêche accompagnée d’une étudiante entre dans le bureau.

– Pourquoi avez-vous fait ça ? demande-t-elle.

Mais qu’avez-vous fait ? Vous êtes passé au rouge ? Vous souvenez de rien ?

La femme revêche reprend: – Pourquoi, avez-vous fait ça ?

Vous ne comprenez pas. Si elle vous expliquait un peu.

– Vous n’avez personne à qui parler ?

Elle vous gonfle avec ces questions.

Vous lui répondez avec une phrase toute faite.

-Lorsque vous parlez de vos problèmes, les gens vous répondent avec les leurs .
Elle: -Ne vous inquiétez pas, le reste viendra plus tard .

Le reste? c’est quoi le reste ?
Vous êtes conduit dans une salle et assis sur une chaise scellée au sol. Autour de vous une vingtaine de personnes hommes et femmes encore en pyjama bleu, le regard hagard, les yeux fixés sur une télévision où passe en boucle des groupes de rap. À part çà et là quelques grognements et onomatopées, personne ne parle. Vous en faites autant, histoire de ne pas briser l’atmosphère.
Les heures passent à vous triturez le cerveau pour comprendre pourquoi vous êtes là.

Soudain votre voisin de chaise colle une grande baffle dans la gueule de son autre voisin.

Ah !!! un peu d’animation. Boris Vian est parmi nous.
Un infirmier dénué d’empathie appelle les coucous les uns après les autres. Distribution de médocs, à prendre obligatoirement devant lui.

Après la camisole de force la camisole chimique, sa ne soigne soit pas, cela sert uniquement à ce que vous fichier la paix à vos condisciples.
Vous êtes conduit à votre chambre, fenêtre à barreau, vitre incassable, impossible à ouvrir.

Tout ce qui vous relit à la vie vous est confisqué, portable, livre, stylo, ceinture, lacet, etc. Un bracelet blanc au poignet, un code barre pour les soins et éventuellement la morgue.

Levées sept heures, couchées vingt heures, les chambres sont fermées à clef dans la journée.

Un intermède à vingt-deux heures pour aller fumer dans la cour, durée vingt minute, même si vous ne fumez pas, vous devez obligatoirement suivre le groupe. Une occasion pour commencer à fumer, presque sur prescription médicale.

Pour le reste vous devez observer le règlement et ne pas troubler la glauque.atmosphère

Vous voilà informé, votre séjour à durée illimitée peut commencer dans la sérénité.
Vous sortez dans la cour rejoindre les autres, vous tournez avec eux autour d’un petit massif d’églantines. La majorité fume, un truc d’une odeur bizarre qui vous rappelle les joints que l’on passait en copains. La cour est entourée de deux clôtures laissant un no mads land de deux mètres. Les clôtures de trois mètres de haut sont recourbées au sommet et impossibles à franchir. Il ne manque que le mirador et vous êtes en prison, d’ailleurs vous êtes en prison, puisque l’on vous a privé de toute liberté, même celle de penser.

De toute façon vous ne savez pas dans quelle ville vous êtes, si il y a du monde dehors et la raison de votre pyjama bleu est justement de vous rattraper si l’envie vous venait de prendre la poudre d’escampette.
En essayant une plaisanterie auprès d’un surveillant du style « c’est fou ici  » vous comprendrez vite que l’humour n’est pas de mise et que toute tentative de faire sourire est prise au premier degré. De toute façon vous perdez vite l’envie de sourire et de faire rire les autres. Vous tourner autour du massif, sans but, sans idée, comme une vache qui se met à courir sans savoir pourquoi, s’arrêtant brusquement en fixant l’herbe. Aurait elle soudain eu un éclair de lucidité ? Mais lequel ? Non rien, alors elle reprend le broutage. Et vous, vous continuez à tourner dans la grande lessiveuse.
Vous captez le visage des infirmiers, des gardiens, des médecins, mais à chaque fois le même mépris. On vous vide la tête pour mieux la formater. Difficile d’échanger avec vos condisciples, les médocs vous annihilent la pensée et votre élocution. Vos mots sont incompréhensibles. Vous êtes réduit à un animal primitif, répondant au son de la cloche qui annonce les repas, les médocs, et l’heure d’aller dormir.
La population est mixte, des vieux, des jeunes. Il arrive que certains se rejoignent sous la douche, la pilule est sans distinction d’âge, obligatoire pour les filles.
Drogue et lupanar semblent bien résister à l’établissement. Le personnel s’en moque, du moment qu’on ne fait pas les fous.

L’instance des médecins honorables fera de vous un personnage incompétent, inapte à vivre en société hors des rails du système. Tout cela parce qu’un jour vous aurez pété les plombs, refusé l’intolérable, et en révolté que vous êtes, vous n’aurez pas agi selon l’ordre moral. Alors sans vous demander votre avis, considérant que vous êtes un danger pour vous et entre parenthèses un emmerdeur pour les autres on demandera pour vous votre internement.

Jean Naegels

HP Alençon juin 2018